| Deuxième extrait de
Pélagie-la-Charrette
Épilogue Au dire du vieux Louis à Bélonie, mon cousin, l'Acadie qui sortait du bois un siècle plus tard, ébaubie, ébouriffée, haletante, reniflant l'air et le temps, cherchant à transplanter dans la terre grasse des côtes les plants vivaces arrachés aux racines de la forêt, levant la tête et biclant au soleil et se crachant dans les mains et huchant à son voisin par-dessus le clayon de la clôture de prendre garde à lui... au dire du vieux Louis, cette Acadie-là qui sortait du bois en riant des yeux et en roulant les rrr... ne se serait point mariée en blanc. Les outardes étaient rentrées, les marées hautes avaient lavé les herbes de dunes et les foins de prés, on pouvait larguer les bêtes au champ. On pouvait sécher l'hiver sur la corde, et s'éventer la mémoire et les sentiments. Un siècle avait passé sur l'Acadie cachée au fond des bois et qui n'avait pas dit un mot durant cent ans. ...N'éveillez pas l'ours qui dort. Mais en 1880, cent ans après son retour d'exil par la porte arrière et sur la pointe des pieds, l'Acadie sortait sur son devant-de-porte pour renifler le temps et s'émoyer de la parenté. De toutes les anses, et de toutes les baies, et de toutes les îles, on sortait la tête et dressait l'oeil.
Et c'est alors qu'on se reconnut.
Sans le faire exprès. Comme une roue de charrette, comme le timon d'un bâtiment, l'Acadie nouvelle avait lancé aux quatre coins du pays les rayons de sa rose des vents, sans s'en douter. Elle avait joué à colin-maillard avec le destin et avait fini par labourer tous ses champs et replanter ses racines partout. Sans le faire exprès.
Et voilà qu'un jour, elle s'entendit interpeller à la fois
du suète, du
nordet et du
suroît: Le temps était au beau en 1880, Bélonie lui-même le dit. Dépêchez-vous ! Il ne fallait point partir en retard encore un coup. Le pays avait un siècle à rattraper.
Bouctouche, le 23 juin 1979,
en cette année du 375e
anniversaire d'Acadie.
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