I. La question galante proposée aux lecteurs du Mercure galant (avril 1678)
(journal littéraire mensuel écrit par Donneau de Visé commencé en 1672 - petits textes, questions galantes, nouvelles de la Cour etc.)
Je demande si une femme de vertu, qui a toute l'estime possible pour un Mary parfaitement honneste homme, et qui ne laisse pas d'estre combatüe pour un Amant d'une tres-forte passion qu'elle tâche d'étouffer par toutes sortes de moyens; je demande, dis-je, si cette Femme, voulant se retirer dans un lieu où elle ne soit point exposée à la veüe de cet Amant qu'elle sçait qu'elle aime sans qu'il sçache qu'il est aimé d'elle, et ne pouvant obliger son Mary de consentir à cette retraite sans luy découvrir ce qu'elle sent pour l'amant qu'elle cherche à fuir, fait mieux de faire confidence de cette passion à son Mary, que de la taire au péril des combats qu'elle sera continuellement obligée de rendre par les indispensables occasions de voir cet Amant, dont elle n'a aucun moyen de s'éloigner que celuy de la confidence dont il s'agit.
(Maurice Laugaa, Lectures de Madame de Lafayette, (Paris: Colin, 1971), p.27.)
II. Lettre du comte de Bussy-Rabutin à sa cousine Madame de Sévigné (le 29 juin, 1678)
J'ai trouvé la première partie admirable; la seconde ne m'a pas paru de même. [...] l'aveu de Madame de Clèves est extravagant, et ne peut se dire que dans une histoire véritable; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. L'auteur, en le faisant, a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans qu'à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu'on est amoureux d'elle, mais jamais qu'elle a de l'amour pour un autre que lui [...]. La première aventure des jardins de Coulommiers n'est pas vraisemblable et sent le roman. ibid. pp.18-19 (je souligne).
III. Lettre de Fontenelle (le neveu de Corneille) au Mercure galant (mai 1678)
Nous voici à ce trait si nouveau et si singulier, qui est l'aveu que Madame de Clèves fait à son mari de l'amour qu'elle a pour le duc de Nemours. Qu'on raisonne tant qu'on voudra la-dessus, je trouve le trait admirable et très bien préparé: c'est la plus vertueuse femme du monde, qui croit avoir sujet de se défier d'elle-même, parce qu'elle sent son coeur prévenu malgré elle en faveur d'un autre que de son mari. Elle se fait un crime de ce penchant, tout involontaire et tout innocent qu'il soit, elle cherche du secours pour le vaincre. Elle doute qu'elle eût la force d'en venir à bout si elle s'en fiait à elle seule; et, pour s'imposer encore une conduite plus austère que celle que sa propre vertu lui imposerait, elle fait à son mari la confidence de ce qu'elle sent pour un autre. Je ne vois rien à cela que de beau et d'héroïque. [...] On admire la sincérité qu'eut Madame de Clèves d'avouer à son mari son amour pour M. de Nemours. (ibid. p.24)
Stendhal au XIXe De l'amour Ch.xxix "Du courage des femmes"
Un malheur des femmes c'est que les preuves de ce courage |moral| restent
toujours secrètes, et soient presque indivulgables.
Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours employé contre
leur bonheur: la Princesse de Clèves devait ne rien dire à
son mari et se donner à M. de Nemours. (édition M. Crouzet,
GF, 1965, p.102)
Daniel
Maher